La valeur universelle exceptionnelle

La valeur universelle exceptionnelle du projet

« Beaucoup de cimetières que j’ai visités dans les parties les plus éloignées et encore désolées de ce pays, si durement frappé et où il n’a pas encore été possible de remplacer les croix de bois par des pierres tombales, ont été transformés en beaux jardins, entretenus avec amour par des camarades de guerre. […] Je me suis souvent demandé s’il peut y avoir sur terre, pendant les années à venir, de plus puissants avocats de la paix que cette multitude serrée de témoins qui attestent la désolation de la guerre. »

Discours du roi d’Angleterre Georges V au cimetière militaire d’Etaples, 14 mai 1922.

Le Temps 15 mai 1922, p. 1.

Toute proposition d’inscription de sites au patrimoine mondial de l’UNESCO doit reposer sur une valeur universelle exceptionnelle. Le projet d’inscription pour les sites de 1914-1918 repose sur une rupture anthropologique et culturelle majeure qui intervient pendant la Grande Guerre : l’individualisation de la sépulture de guerre et des rites funéraires rendant hommage aux défunts, quels que soient leur statut social, leur origine géographique, et dans le respect de leur religion ou de leur philosophie.

En effet, dans toutes les guerres qui ont précédé, les corps des soldats tués sur les champs de bataille étaient inhumés dans une fosse commune le plus souvent sans distinction de nationalité ou de grade. Seuls quelques princes, des officiers généraux, avaient droit à une sépulture individuelle et durable jusqu’au milieu du 19e siècle. La pérennisation des sépultures de guerre devient plus courante à partir des guerres de Crimée, de Sécession et de 1870-71, mais la norme reste l’inhumation collective.

En 1914, l’image de morts anonymes amassés dans les fosses communes est devenue scandaleuse, tant du point de vue sanitaire que moral. Ce qui n’avait pas suscité d’émotions particulières en 1870-1871 entraîne une réaction vive des opinions publiques en Belgique, en France, en Allemagne. Le mouvement est tel que les états-majors français et allemands prennent des dispositions dès l’automne 1914 pour empêcher les exhumations en vue de faciliter une identification ultérieure. À partir de 1915-1916, dans tous les Etats belligérants, se met ainsi en place une nouvelle politique funéraire fondée sur l’identification des défunts, l’inhumation dans un cercueil, l’information de la famille, l’organisation si possible d’obsèques respectant la religion de l’individu, le suivi et l’entretien de la tombe, le regroupement et dans certains États la restitution des corps aux familles. Même les disparus voient leur nom inscrit et pérennisé sur les mémoriaux édifiés dans les nécropoles militaires des années 1920-1930. Cette politique s’est accompagnée de la construction d’édifices architecturaux qui constituent aujourd’hui un témoignage exceptionnel de la culture européenne et mondiale de la première moitié du XXe siècle.

            Après la Grande Guerre, l’absence de ce respect dû aux morts au combat sera plus que jamais perçue comme une ignominie. Les massacres de masse et les génocides apparaissent désormais comme une transgression fondamentale de cette nouvelle norme culturelle et institutionnelle, l’effacement des corps étant considéré comme la signature même de la barbarie.

Depuis les années 1960, c’est notamment dans les nécropoles militaires que s’est progressivement reconstitué le dialogue entre les anciens belligérants. Des commémorations communes illustrent aujourd’hui la réconciliation et la reconnaissance mutuelle de peuples qui s’étaient jadis affrontés.

 

Stéphane Tison, maître de conférences en Histoire contemporaine à l’Université du Maine (Le Mans-Laval), co-président avec Annette Becker du comité scientifique.

Auteur de :

Comment sortir de la guerre ? Deuil, mémoire et traumatisme (1870-1940), Presses universitaires de Rennes, 2011.

Du front à l’asile, 1914-1918, Paris, Alma, 2013. Avec Hervé Guillemain

Site personnel : https://stephanetison.wordpress.com/